
Posted by Christian Rochefort on 20/1/2008, 12:44:07, in reply to "Re: Lien internet"
C'était un putain d'été, l'été '72. Je ne jouais pas aux échecs, je travaillais en usine pour payer mes études. C'était à Trois-Rivières. J'y faisais un job payant : «6è» sur les machines à papier. Les joueurs d'échecs qui ont connu ça savent à quel point ce travail était difficile et ingrat. C'est très hiéarchique une usine à papier, et le chiffre «6è» signifie que tu fais un job payant mais sale sur les «dryers» - les immenses séchoirs où la température peut s'élever à plus de 100 degrés Farenheit ! «6è», ça signifie aussi que lorsque le papier casse sous l'énorme rouleau qui le fait tourner, tu dois t'y engouffrer pour en retirer les débris. C'était tellement chaud qu'on ne pouvait parfois pas respirer; il fallait prendre une bouffée d'air, prendre une brassée de papier déchiré et sortir de là au plus crissant !
Je vous raconte ça parce que sans le Championnat du monde d'échecs cet été-là, en Islande, entre Fischer et Spassky, peut-être aurais-je abandonné ce boulot abrutissant et, en conséquence, mes études universitaires : je n'aurais pu, sans ce travail, en couvrir les frais.
Lorsque je sortais de l'usine, les médias du monde entier parlaient du fameux Bobby Fischer, l'Américain que le monde aimait, y compris les Américains. Le phénomène, bien que différent, donnait à penser à celui des Beatles qui avait carrément enflammé la planète dix ans plus tôt, changeant à la fois la musique et notre perception du monde. Bobby Fischer, en '72, c'était un phénomène comparable dans le monde des échecs. C'est lui qui m'a fait rêver en sortant de l'usine le corps éreinté et m'a fait oublier mes p'tits bobos.
Comme Kasparov le dit si bien: «C'est Fischer qui a créé le joueur d'échecs professionnel.»
Pour la première fois dans l'histoire, un exercice plus ou moins ludique qui faisait appel aux seules qualités du cerveau (sens de la réflexion, précision mentale du calcul, mémoire, sens de la projection), attirait et fascinait le monde entier. Ceux qui ne l'ont pas vécu ne peuvent s'imaginer l'ampleur du phénomène Fischer aux échecs à l'été '72 et l'exploit exceptionnel qu'il a réussi. Battre les Russes et leur système alors que depuis des décennies le monde était divisé en deux : les communistes et les capitalistes. Et à l'époque c'était les Russes qui contrôlaient le milieu des échecs, fédérations incluses.
Donc, à l'été '72, en sortant de l'usine en p'tits morceaux, Fischer par sa victoire magistrale à Reykjavic, m'a sans doute assez fait rêver et penser que ma persistance et m'a capacité à réfléchir et à penser juste pouvait me permettre de tenir le coup. J'ai travaillé trois autres étés en usine et j'ai finalement complété mes études universitaires. Merci Bobby, je ne t'oublierai jamais. C'est mon subconscient, sans doute, qui m'a ramené aux échecs ...à 52 ans !
Je t'aimerai toujours Bobby Fischer. Merci. Un an par case pour un grand champion, ce n'est pas une coïncidence, c'est un signe d'accomplissement échiquéen.
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